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    Novembre - November 2018

    ZÉDÉ SCHULMANN (1890 – 1983). ARTISAN FABRICANT DE SELLES À DEMNAT, MAROC. CIRCA 1950 COLLECTION PAUL DAHAN

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Tanger

Exposition, Maison de la Photographie, 2010: Tanger, fenêtre du Maroc.

Tanger est littéralement entrée dans l’imaginaire français avec le voyage de Delacroix, en 1832 : « Je suis dans ce moment comme un homme qui rêve et qui craint de voir des choses lui échapper ». A cette période, le Maroc était un pays fermé, perçu comme une terre hostile, en proie à des conflits et soulèvements. La forêt de la Marmora, terre zaïane, était encore évitée par les mehallas chérifiennes, et le sultan voulant rejoindre Fès, passait alors par la côte.
Le Maroc ne faisait pas partie du Grand Tour, et, hormis quelques audacieux qui passaient de Tanger à Tlemcen, pour rejoindre le Moyen-Orient, rares furent les voyageurs au Maroc. On peut citer quelques explorateurs, le jeune Thomson et la relation de son voyage au-delà de l’Atlas. Tout changea dans les années 1880. Des écrivains vinrent au Maroc « Un des rares pays qui ne soient pas encore entamés par la civilisation occidentale » – Pierre Loti en 1889-*, mais ils étaient rares. C’est beaucoup plus tard, à partir des années 1930, que le Maroc, ou plutôt Tanger, devint une attraction : Gertrude Stein, Paul Bowles, William Burroughs, Jack Kerouac… ont été des ambassadeurs du pays.
Au 19ème siècle, Tanger avait le statut de ville internationale, ouverte, commerçante, siège des légations diplomatiques. Les puissances européennes tentaient l’équilibre de leurs intérêts, mais les Britanniques étaient prépondérants. C’est ainsi que parmi les principaux photographes, on trouve les Ecossais Wilson, Valentine, Mac Cleod, Thomson*


L’apparition de la photographie a été tardive au Maroc, contrairement à l’abondante production en Algérie et les premiers studios s’ouvrirent dans les années 1870-80, avec Léon Davin, - 1880- Molinari – 1883-, V. Hell, J.P., Alexander Cavilla, - 1885 -, les Lévy. C’est rue Siaghine, donnant sur la place du Socco, que se situaient les magasins et ateliers des photographes : Van Hell, Cohen, Cartwright, Arevalo, Jahan, Nahon, Benzaquen, Cavilla… Ils travaillaient pour les légations, pour les résidents, mais surtout pour le tourisme débutant, et donc réalisaient des vues de Tanger, Tétouan, Ceuta, Melilla, panoramas et lieux mythiques – le phare du cap Spartel -. Il y eut des exceptions, des missions photographiques commandées par le ministère de l’éduction publique français, qui demanda à Henri de Lamartinière des vues historiques, particulièrement de Volubilis en 1884 er 1888. L’armée espagnole dans le Rif avait ses correspondants, dont l’écrivain Pedro Antonio de Alarcon accompagné d’un photographe rencontré à Malaga, Enrique Facio. La campagne militaire espagnole de 1859-1860 y est représentée. Joseph Thomson réalisa en 1888 de très beaux portraits de Juifs marocain, à Essaouira, Amizmiz par exemple. Delacroix avait peint une noce juive, et sans doute il lui fut impossible de voir une noce musulmane : ainsi s’explique la prépondérance de portraits ou scènes d’intérieurs juifs et non arabes. Wilson cependant réalisa ou signa, une belle série de portraits marocains, parfois statiques, conventionnels, mais élégants. La diffusion de ces photographies était large, dans les milieux aisés des voyageurs et dans les milieux artistiques à l’affut de perceptions nouvelles ou de modèles. Ainsi un graveur français, Goeneute, reprit une photographie de Wilson en gravure.
La première génération de la photographie au Maroc comprend de beaux témoignages. Alexander Cavilla, venu de Gibraltar, réalisa une véritable œuvre, et seule une exposition permettrait de montrer la qualité de ses prises de vues.
De nombreuses photographies furent prises en atelier, mais on réalisa aussi de magnifiques vues urbaines et d’architecture et au-delà des compositions des « scènes et genres » c’est tout un peuple qui apparaît. Ce sont donc de précieux documents historiques, esthétiques, témoignages du regard d’autrefois.
Les conquêtes militaires et politiques, espagnoles et françaises, apportèrent des changements radicaux. L’armée espagnole s’engagea dans le Rif en 1909, avec dans ses rangs un pilote et ingénieur de talent, José Ortiz Echagüe. Ce jeune militaire aimait passionnément la photographie et il réalisé de très nombreuses vues de paysages et portraits. L’influence des paysages de Tolède peints par Gréco y est marquée, c’est un Maroc onirique, sublimé, qui s’impose. Son œuvre ultérieure en Espagne tend à confirmer combien il associa les deux pays dans une esthétique confondue. Son œuvre est une œuvre pictorialiste, essentiellement réalisée au charbon, comme s’il avait voulu inscrire son regard marocain dans une épopée : fierté des portraits, grandeur des paysages sont réunis pour une vaste geste artistique.* Côté français, Riteau, lieutenant, Garaud, qui s’installera ensuite à Essaouira, montrent, au-delà de leurs prises de vues militaires, la vie quotidienne des populations.
Non pas militaire, mais certainement envoyé auprès du jeune sultan Moulay Abd el Aziz avec des visées politiques, Gabriel Veyre arriva au Maroc en 1901. Littéralement « dans l’intimité du sultan », il photographia ou aida à la photographie des proches du sultan, qui, semble t-il photographia ses épouses.* Cela eut –il une influence sur le jeune Mokri qui venait de construire son palais de Fès, et réalisa aussi des photos de ses concubines…
De même, Gaëtan de Clérambault arriva au Maroc en 1915, médecin psychiatre blessé à la guerre, il réalisa des centaines de clichés exceptionnels sur le thème permanent du drapé, donna plus tard un cours sur le drapé arabe aux Beaux-Arts de Paris.*
Nous dépassons là le propos de la photographie à Tanger, enfin, la photographie de la première période au Maroc. Nous n’avons pas voulu établir un texte exhaustif sur le sujet, ni même tnté d’établir l’Index des photographes de Tanger.
La Maison de la Photographie de Marrakech montre depuis son ouverture de nombreux tirages originaux, de la période 1870-1912. Nous voulons souligner la richesse de cette production.
La quasi-totalité des photos sont des papiers albuminés, souvent bien conservés. Ils ont été collectionnée l’un après l’autre, principalement en France. Un fonds de grand intérêt a été peu à peu constitué. Il donne un aperçu fort riche de cette période de l’histoire; On est parfois tenté d’accoler une nationalité aux noms des photographes, cela est justifiable, et la recherche est loin d‘être accomplie quant aux photographes, ateliers qui s’activèrent dans ces lointaines décennies. On dira rapidement que bien souvent la même photo avait plusieurs signataires, car la photographie appartenant à celui qui l’avait achetée ou commanditée. On changeait à l’occasion le titre. La notion d’auteur était différente. Il s’agit désormais, avant tout, d’un patrimoine commun, méditerranéen aussi, puisque la conception de l’espace, de la géographie, des destinataires – les voyageurs du Grand Tour furent des locaux moins les murs, si l’on peut dire, des itinérants polyglottes, parfois des résidents en longues villégiatures, ainsi De Meyer, qui s’installa à Tanger un an*.
Mais il y a d’autres aspects techniques inhérents aux recherches sur les procédés photographiques, peu connus aujourd’hui, et cependant très beaux : les photographies en couleur, monogrammées PZ, selon de procédé photographique mis au point par Schmit et Füssli.
On ne peut faire le tour des débuts de la photographie à Tanger sans mentionner une magnifique exception, la production de cartes postales en couleur. On entre là dans un univers très particulier : l’orientalisme au Maroc, à travers une multitude d’images d’Epinal, une variété de portraits, de nus, de scènes de harems, de la vie quotidienne, de portraits d’enfants, de vues urbaines.

• Thomson
• Pierre Loti, « Au Maroc », 1889
• Les clichés de Clérambault sont conservés au musée de l’Homme, à Paris.

Illustration: V. Hell, Photographe. Propriétaire. Tanger. Carrefour de trois portes, Tanger, Maroc
Mots clés: Hell, Tanger